"Mes enfants sont morts brûlés vifs sous mes yeux"

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    • Author, Asha Juma
    • Role, BBC, Nairobi
    • Reporting from, Nairobi
  • Published
  • Temps de lecture: 9 min

Le récit de Florence Amunga commence alors qu'elle n'était encore qu'une enfant et qu'elle a été contrainte de travailler comme employée de maison et nourrice.

"J'ai commencé à travailler comme domestique à l'âge de huit ans", raconte-t-elle.

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Elle n'a jamais eu la possibilité d'aller à l'école, car sa mère n'avait pas les moyens de financer sa scolarité. De plus, son père est décédé alors qu'elle était encore très jeune.

Chez son premier employeur, Amunga raconte que la vie était difficile, car elle ne parvenait pas à accomplir correctement ses tâches de nourrice.

"Je ne savais pas comment travailler. Quand j'allais travailler chez quelqu'un, on me frappait parce que je ne savais pas bien laver les vêtements ni les rendre propres, d'autant plus que j'étais encore très jeune", explique Amunga.

Amunga a subi de mauvais traitements dans sa première maison en tant que domestique, allant jusqu'à être fouettée par son employeur, qui ne lui versait que 100 shillings par mois (environ 500 francs cfa).

"Si vous regardiez mon corps, vous verriez qu'il avait complètement changé. J'étais couverte de marques et ma peau était devenue sombre à force d'être battue. C'est alors que j'ai refusé de continuer à travailler et j'ai demandé à rentrer à la maison. Mais ma mère m'a forcée à retourner travailler pour qu'elle puisse continuer à recevoir les cent shillings", raconte-t-elle.

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Lorsqu'elle n'en put plus, Amunga décida de partir, même si elle ne savait pas où aller. Cette décision allait à l'encontre de la volonté de sa mère.

Peu après, sa mère lui trouva un autre emploi de nourrice. Mais, selon Florence, les mauvais traitements continuèrent.

Elle décida alors de quitter son village pour Nairobi afin d'y chercher une vie meilleure, avec l'espoir d'y trouver un peu de répit.

"Je me suis associée à d'autres jeunes filles et nous avons décidé de venir ensemble à Nairobi pour chercher du travail chez des familles arabes."

Même si ce rêve se réalisa pour elle et ses compagnes, Florence affirme que ses souffrances ne cessèrent pas.

Chez son employeur arabe, Florence fut chargée de s'occuper d'un enfant tandis que les autres employées accomplissaient les tâches ménagères. Son employeur ne la battait pas lui-même, mais il lui adressait constamment des paroles blessantes et demandait à son chauffeur de la fouetter lorsqu'elle lavait mal les vêtements. Finalement, elle décida de partir.

Alors qu'elle se retrouvait à un carrefour de sa vie, sans savoir où aller, et cette fois dans une grande ville, elle eut la chance de rencontrer la sœur de sa mère. Celle-ci l'accueillit chez elle.

À ce moment-là, Florence nourrissait beaucoup d'espoir. Elle pensait qu'en retrouvant un membre de sa famille, sa vie en ville allait enfin changer. Mais le destin en décida autrement.

"Je croyais que, puisqu'elle était la sœur de ma mère, elle allait m'aider. Mais je suis devenue celle qui faisait tout dans sa maison. Je payais le loyer chaque fin de mois alors que je ne possédais qu'un seul vêtement à porter. Je me levais le matin pour aller frapper aux portes à la recherche d'un travail", se souvient Amunga.

C'est alors qu'elle rejoignit un groupe de jeunes femmes venues à Nairobi pour chercher du travail. Elles l'encouragèrent à les accompagner dans leur quête d'emploi.

"Nous nous levions ensemble pour chercher du travail. Quand j'en trouvais dans un hôtel, je commençais par allumer le feu, préparer le thé à toute vitesse, puis je balayais", raconte Amunga.

La jeune femme allait de restaurant en restaurant pour gagner sa vie lorsqu'elle rencontra un jeune homme qui manifesta le désir de construire une vie avec elle.

Amunga n'hésita pas une seconde. Au fond d'elle-même, elle était convaincue d'avoir trouvé l'homme avec qui elle partagerait sa vie jusqu'à ce que la mort les sépare. Ils commencèrent leur vie de couple et eurent deux enfants.

"Je me suis mariée à l'âge de 15 ans. J'ai eu mon premier enfant à 16 ans, puis mon deuxième à 17 ans", explique Amunga.

À cette période de sa vie, Amunga commençait enfin à ressentir un certain soulagement, surtout lorsqu'elle comparait sa situation à la dure enfance qu'elle avait connue.

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Crédit photo, FLorence Amunga

"Si j'avais laissé mon bébé seul sur le lit, il aurait fini réduit en cendres"

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Crédit photo, FLorence Amunga

Après les élections de 2007 au Kenya, la situation a brusquement changé lorsque des groupes appartenant à des camps politiques opposés ont commencé à s'affronter violemment.

Chaque camp revendiquait la victoire électorale et, rapidement, des violences ont éclaté dans différentes régions du pays.

Florence Amunga vivait alors à Kibera, l'un des quartiers les plus touchés par les violences postélectorales de 2007.

Elle raconte que le jour où sa maison a été incendiée, la situation s'était déjà fortement détériorée.

"Dans la journée, les choses n'allaient déjà pas bien. Les affrontements avaient commencé, des biens étaient pillés dans les marchés et les commerces étaient fermés", raconte Amunga.

"Lorsque nous sommes allés nous coucher, nous nous demandions ce que nous allions manger le lendemain, car toutes les boutiques et tous les marchés étaient fermés et nous n'avions aucune nourriture pour le jour suivant", poursuit-elle.

"Ceux qui avaient de l'argent étaient partis chez des amis ou des membres de leur famille. Mais ceux qui n'en avaient pas, comme moi, étaient simplement restés chez eux", ajoute-t-elle.

Cette nuit-là, Florence s'est couchée comme d'habitude avec ses enfants, sans se douter de ce qui l'attendait. Au milieu de la nuit, sa maison a été incendiée alors qu'elle dormait avec eux à l'intérieur.

Ce qui l'a réveillée, c'est la fumée qui envahissait déjà toute la pièce, tandis que ses deux enfants dormaient encore profondément dans leur lit.

D'abord, Amunga a cru être dans un mauvais rêve. Mais quelques instants plus tard, elle a compris que la fumée continuait à se rapprocher. Lorsqu'elle a essayé de sortir avec ses enfants, elle s'est heurtée à un autre obstacle qui a failli lui faire perdre tout espoir.

La porte avait été verrouillée de l'extérieur.

"Je ne pouvais pas m'échapper parce que la maison n'avait pas de fenêtre. Ils ont mis le feu et nous ont enfermés à l'intérieur."

Pire encore, malgré ses cris désespérés, personne ne semblait l'entendre.

"Quand je criais, un de mes enfants brûlait, l'autre brûlait, et moi aussi je brûlais", raconte Amunga en larmes.

Le feu a continué à se propager jusqu'à les atteindre. C'est à ce moment-là qu'elle a perdu l'un de ses enfants sous ses yeux.

"J'essayais de prendre le plus petit dans mes bras pour le sortir du lit. J'essayais également de tirer l'autre avec moi, mais toute la maison était déjà en flammes. J'ai déposé le plus jeune au sol et il est mort là. Sur le lit, il y avait une moustiquaire et, si je l'y avais laissé, il aurait été réduit en cendres."

Amunga explique que le matelas et le lit avaient complètement pris feu. Elle se trouvait alors près de la porte avec son enfant aîné.

Alors qu'ils avaient pratiquement perdu tout espoir de survivre, ils ont entendu des voisins venir à leur secours.

"Des gens sont arrivés et ont forcé la porte de l'extérieur, mais celle-ci m'est tombée dessus alors que j'étais encore à l'intérieur", raconte Florence.

À la suite de cet incident, son corps est resté déformé et penché d'un côté.

Les voisins ont récupéré la dépouille de son bébé, qui a été transportée à la morgue. Florence et son autre enfant ont quant à eux été sauvés et conduits dans un hôpital voisin pour recevoir les premiers soins.

Malheureusement, leur état était très grave et ils ont été transférés directement à l'hôpital national Kenyatta.

Amunga raconte qu'elle avait subi de si graves brûlures qu'elle ne pouvait même pas voir son enfant survivant, car ses yeux ne s'ouvraient plus.

Elle ne distinguait ni ceux qui entraient ni ceux qui sortaient de sa chambre.

"Je demandais au médecin de m'emmener auprès de mon enfant, ne serait-ce que pour pouvoir le toucher, car lui aussi était encore très jeune."

Quelques jours plus tard, Florence se souvient du jour où elle n'a plus entendu son enfant pleurer.

"Toute la journée, je ne l'ai pas entendu pleurer. J'ai demandé au médecin de me dire la vérité. Il m'a expliqué que mon enfant était mort dans la nuit alors qu'on lui transfusait du sang, puis qu'il avait été conduit à la morgue", raconte Amunga.

Après lui avoir révélé la vérité, les médecins ont essayé de la réconforter et lui ont demandé de ne pas trop pleurer.

"J'ai répondu au médecin que je devais pleurer. Ce sont mes enfants. Nous étions trois et maintenant je suis seule. Je ne sais plus par où commencer ni comment continuer", dit-elle en sanglotant.

Ainsi, Florence Amunga s'est retrouvée seule à l'hôpital. Ses deux enfants avaient perdu la vie dans l'incendie survenu pendant les violences postélectorales, tandis qu'elle-même luttait encore pour survivre.

Les enfants ont été enterrés par des personnes de bonne volonté au cimetière de Lang'ata.

Durant son hospitalisation, Amunga a traversé une période extrêmement difficile. Il lui était presque impossible d'accepter ce qui s'était passé.

"J'ai vécu une épreuve terrible. Des psychologues venaient me voir pour me soutenir, car je pleurais jour et nuit", raconte-t-elle.

Grâce au soutien psychologique des spécialistes et à la compassion des personnes qui lui rendaient visite pour lui témoigner leur solidarité, elle a peu à peu trouvé la force d'accepter sa tragédie.

Mais, chose difficile à croire, son mari n'est jamais revenu. Amunga pense que les lourds frais médicaux ont peut-être joué un rôle dans cette disparition.

Le chemin de la guérison

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Le chemin vers la guérison de Florence Amunga n'a pas été facile non plus. Elle a subi dix opérations chirurgicales.

"J'étais paralysée d'un côté de mon corps. J'ai subi dix opérations et j'ai dû suivre une rééducation avant de commencer à retrouver progressivement mes capacités", raconte Amunga.

"Les opérations n'étaient pas une épreuve facile. Les médecins prélevaient de la peau sur certaines parties de mon corps pour la greffer sur les zones brûlées. C'était comme s'ils me posaient des rustines."

"J'étais constamment couverte de draps parce que, du matin au soir, des liquides s'écoulaient de mes blessures. Les médecins devaient me faire des injections pour arrêter ces écoulements", explique-t-elle.

"Du côté sur lequel je m'allongeais, je n'étais même plus capable de me relever seule. Il fallait que quelqu'un vienne m'aider."

Amunga affirme avoir porté une triple souffrance : la perte de ses enfants, les graves brûlures qui l'ont laissée handicapée, et l'abandon de son mari au moment où elle avait le plus besoin de soutien.

Parmi les séquelles qu'elle porte encore aujourd'hui figure une autre épreuve douloureuse : elle a perdu ses oreilles.

"Si vous regardez bien, je n'ai plus d'oreilles. C'est pour cela que je porte toujours un foulard. J'ai gardé des bandages pendant très longtemps, et mes oreilles se sont rétractées à l'intérieur", explique-t-elle en montrant les séquelles de ses blessures.

Elle espère qu'un jour un bienfaiteur pourra financer une nouvelle intervention chirurgicale afin qu'elle puisse recevoir des prothèses auditives externes ou une reconstruction de ses oreilles.

Finalement, Florence Amunga a appris à accepter sa vie telle qu'elle était devenue. Elle a retrouvé l'amour, s'est remariée et a tenté de reconstruire son existence.

Malheureusement, son second mari est décédé pendant la pandémie de Covid-19, la laissant seule avec trois enfants, qu'elle continue aujourd'hui d'élever et de soutenir.